Un jour encore s'en va...
16 novembre 2003
Jean a éteint la lumière de son regard puis il est parti.
Par ce si froid matin de novembre, il emportait son souffle et ne laissait que cette sérénité apparente d’un sourire sur l’oreiller.
Départ pour toujours. Départ inattendu et sans adieu…
Elle s'était bizarrement réveillée, de manière brutale, le coeur serré par une soudaine et inexplicable angoisse, comme au sortir d'un mauvais rêve, mais sans pourtant se souvenir d'aucune image. Parcourue d'un furtif frisson glacial, elle s'était rapprochée de lui, cherchant par réflexe cette réconfortante chaleur que l'habitude lui assurait de trouver allongée à ses cotés... Mais elle ne rencontra que le corps lourd, froid et immobile... Elle a bien cru alors être encore dans le cauchemar...
Après ?... Eh bien après ce fut le silence... Et depuis, le reste de sa vie s'écoule... Et elle l'oublie... Chaque jour qui s'en va. Les photos, les lettres, les parfums, les fleurs... Et chaque instant, la rappellent à cet essentiel oubli...
***
...
C'est son anniversaire, elle a 69 ans. Aujourd’hui ! Une robe de fête, des fleurs, du vin… Tout est prêt.
Son cœur, qui en avait presque perdu l'habitude s'est un peu emballé, fébrile, pendant les préparatifs. Elle a quand même heureusement fini par retrouver son calme.
Les doux effluves orientaux de Shalimar ont poursuivi son sillage animé depuis le matin et embaument maintenant tout le séjour... C'est encore le dernier flacon que Jean lui avait offert. Consolation de l'absence, récompense de la patience. Petit rituel complice que de lui ramener à chaque retour de voyage, le précieux élixir qu'il disait, comme une excuse, avoir acquis à un prix très avantageux au duty-free shop de l'aéroport.
Un dernier regard sur son reflet : elle a remonté et noué ses cheveux, d’un geste féminin maintes fois éprouvé. Quatre épingles qu’elle saurait fixer les yeux fermés... et que lui détachait, une à une, sachant avec précision où trouver chacune... les regroupant entre ses dents... pour les poser, délicat, sur le chevet. Un peu de poudre parfumée sur une peau encore claire ; rien sur les yeux ; et à peine un voile brillant et transparent sur le sourire, dont la seule générosité, perçant sous un charmant semblant de retenue, ont toujours suffit à le séduire.
...
Lucien est arrivé avec un gâteau et des cadeaux qu'il a rapportés d'Italie. Une paire de pantoufles brodées et un énorme carton de spaghetti. Quelle idée !...
Bien sur elle a ri ! L'éclat cristallin et lumineux s'est d'abord envolé, puis il s'est éparpillé, tout autour, tandis que ses yeux brillaient, tout pareil.
Il est italien Lucien aussi, comme Jean. Mais lui, a presque quinze ans de moins qu'elle ! Et c'est assez curieux d'ailleurs comme rien n’y parait.
Cet homme est un peu gauche, il faut bien le reconnaître. Il a posé les paquets sur la table de la cuisine et le voilà embarrassé de ses deux grands bras ballants dont il n’ose l’étreindre. C’est un bel homme pourtant, à l'allure imposante, avec une stature plutôt massive : on pourrait s’attendre à de l’assurance… Mais il semble toujours comme surpris de la vivacité et de la jeunesse de cette nouvelle compagne, à la fois si lumineuse et si fragile.
Il la regarde s'affairer, rire, s'étonner du gâteau, ranger le carton... Le bouquet de pivoines, au centre de la table, ravive son doute. Peut-être aurait-il dû apporter des fleurs... C'est son anniversaire. Un autre jour, encore, s'en va...
