La fugue

Cela fait maintenant six jours qu’elle est partie…

Maman est inquiète. Je le vois bien. Elle lui manque, c’est sûr, mais surtout je crois qu’elle imagine que je suis malheureuse aussi, depuis qu’elle n'est plus là.

Je ne peux pas dire que je n’ai pas de peine, non, mais je me rassure : je sais qu’elle ne voulait pas nous rendre tristes et que même, si ça se trouve, elle pense à nous aussi… Enfin peut-être que non… Parce qu’elle est allée rejoindre son amoureux, je le sais, et quand on est avec un amoureux, il arrive qu’on oublie tout le reste ! Je le vois bien, moi, quand je suis avec Léo je ne voudrais jamais que ça s’arrête, je ne vois pas le temps passer. Mais les grands nous empêchent et c’est toujours l’heure d’autre chose de beaucoup plus important ! L’heure de se lever, l’heure d’aller à l’école, l’heure de rentrer, de prendre son bain, de manger… Pff...

C’est pour ça que, pour mes sept ans, j’ai demandé une montre et j’ai appris à lire l’heure, la vraie, celle qui avance avec des aiguilles… Maman pensait aussi que c’était mieux : ça aide à « relativiser » le temps. C’est à dire se rendre compte de ce qu’il dure réellement. Parce que moi je trouve que le temps, il ne va pas toujours à la même vitesse. Alors d’abord il y a les heures. Elles contiennent 60 minutes. Et après, les minutes, elles, il faut 60 secondes pour en faire une… Ensuite, c’est facile, ça s'additionne ou ça se multiplie. C’est après que ça se corse, avec les instants. Là c’est plus compliqué. La longueur des instants c’est très variable. Des fois c’est un court moment, trop court, comme la récré par exemple, et des fois ça dure un temps fou, ça dépend… Regardez, quand j’attends papa pour le week-end !



Voilà, elle, ça fait six jours qu’elle est partie. Et là, pour le coup, ça fait vraiment très très longtemps… Elle a 14 ans, mais elle n'a pas le droit, en principe, de sortir comme ça et de ne pas rentrer de la nuit.

Pour rassurer maman j’ai dû inventer un truc : tous les soirs, lorsque nous rentrons toutes les deux à la maison, je fais mine de la voir… Je lui dis bonsoir, je lui parle, lui demande comment s’est passée sa journée et si elle ne s’est pas ennuyée pendant notre absence… Je la gronde aussi parce qu’elle a abîmé le fil de la souris de l’ordinateur !

Elle a un tic, c’est mordiller les fils électriques. Moi, je préfère sucer mon pouce… C’est quand même moins dangereux !... En fait ce n’est pas tant qu’elle aime ça, elle, les fils électriques, mais c’est surtout, je crois et je la comprends un peu, qu’elle déteste la technologie moderne : l’ordinateur sur lequel maman passe des heures ou des nuits entières ; le téléphone qui sonne toujours au mauvais moment quand on est en train de lire une histoire. Parce qu’elle aime beaucoup aussi écouter mes histoires, et elle venait tout le temps dans ma chambre, avec maman, avant d’aller dormir.

Donc, je disais, le premier soir que je l’ai « vue » en rentrant, maman s’est étonnée, avec un peu de tristesse dans la voix. Elle a secoué doucement la tête comme pour dire non, en faisant une petite moue désolée : « Mais enfin, tu sais bien qu’elle n’est pas là »...

Alors je lui ai dit que si, qu’elle n’était pas partie mais qu’elle avait sans doute dû boire, par mégarde, l’élixir d’invisibilité que nous avions concocté avec Léo le mercredi, et qu'ainsi, j’étais désormais la seule à pouvoir la voir…

La recette de la potion, c’est nous qui l’avions mise au point : un verre de limonade, deux feuilles de menthe fraîche et le jus d’un demi citron... Nous n’avons pas osé la tester nous même parce que ça piquait un peu et que, de toute façon, la maman de Léo n'allait pas tarder à venir le chercher et valait mieux qu'il soit visible !

Alors bon voilà, depuis... tous les soirs, je continue... Je fais comme si elle était là, allongée sur le lit, à mes côtés… Comme Maman ne la voit pas, elle manque tout le temps de s’asseoir dessus, et je dois toujours lui dire de faire attention !


... Et finalement elle est revenue… Jeudi.

 

Quand nous sommes arrivées, j’ai vite fermé la porte et je me suis accroupie, comme d’habitude, mais elle était vraiment là ! Elle s’est glissée entre mes jambes en miaulant. Elle s’est couchée sur le dos à mes pieds pour se faire caresser le ventre et maman, qui ne la voyait toujours pas, a failli lui marcher sur la queue… Je lui ai encore dit de faire attention mais elle ne comprenait pas. Elle m’a répondu, un peu fatiguée, j'ai bien vu : « arrête maintenant avec ces bêtises, s’il te plaît »…

Mais voilà, elle est bien rentrée, pour de vrai !… Et c’est génial : parce qu’elle est invisible… Pour de vrai ! Et la preuve c’est que je ne suis plus obligée de me cacher pour grignoter les fils, ou de me relever la nuit pour faire disparaître les croquettes.

Je crois qu’elle a eu faim pendant sa fugue parce qu’elle reste souvent vers sa petite gamelle en pleurant.

Mais parfois je la surprends aussi, qui regarde par la fenêtre entrebâillée et qui pense à son amoureux. En plus elle a un gros ventre et je crois bien qu’elle va avoir des bébés. Je ne sais pas s’ils seront invisibles aussi… En tout cas je vais cacher la potion, on ne sait jamais !

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